…et peut-être un peu, aussi, parce que je suis une feignasse.
Dommage qu’elle soit une putain, de John Ford, mise en scène de Declan Donnellan

Giovanni est follement amoureux d’Annabella ; c’est un amour irrésistible, paroxysmique. Sauf que voilà, la belle est… sa sœur. Jumelle. (Un peu narcissique, le Giovanni, peut-être ?) Celle-ci doit-être mariée mais cela ne les empêche pas de consommer leur amour réciproque… Et la jeune fille tombe enceinte.
Ford va ainsi bien plus loin que l’habituel thème de l’amour interdit, surtout pour le XVIIe. il fait preuve d’une audace que Declan Donnellan a bien comprise.La prise de parti esthétique est très particulière, et il est évident que gestes équivoques et violence explicite ont le seul but de choquer le spectateur, et c’est bien dommage. Il n’empêche qu’on se laisse emporter par cette espèce de flot rageur – aucun temps de répit, pour nous autres spectateurs – et les comédiens, très bons, s’associent à une mise en scène qui dépoussière brillamment le texte.
Par contre, s’il faut vous l’avouer, les nerfs sont mis à très, très rude épreuve. Et c’est plutôt plaisant. La première chose à laquelle on pense à la fin, c’est "quoi, déjà ?", preuve de la réussite du spectacle.
Un ennemi du peuple, de Henrik Ibsen, mise en scène de Thomas Ostermeier – COUP DE CŒUR !

Stockmann découvre que les eaux utilisées dans la station thermale de la ville sont contaminées. Il voudrait donc faire publier une analyse bactériologique et mettre aux normes les conduites d’eau. Sauf que voilà, la ville vit de cette station, et rénovation rimerait avec ruine. Seul contre tous, on tente de le faire passer pour l’ "ennemi du peuple"…
Bon. Que dire ? TOUT est réussi dans ce spectacle. Tout. C’est un véritable coup de cœur, pour ma part ! Il entièrement renouvelé ma vision de l’art théâtral, ça a été une révélation (un peu comme Bellorini). La notion de quatrième mur m’était familière à cause des cours au lycée, mais là j’ai vraiment senti sa présence, précisément parce qu’il est brisé. Au sens propre : le public est invité à participer, et c’est un débat particulièrement intéressant qui se met en place, et un exercice de virtuosité pour les acteurs qui se doivent d’improviser. Et la scénographie est géniale. Et la musique aussi. Et les comédiens aussi.
C’est un chef-d’œuvre. Le théâtre est, comme le dit le programme du TNP, est THE "endroit où poser des questions", et ça, Ostermeier l’a bien compris.
Une petite douleur, de Harold Pinter, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger

C’est l’été. Il fait beau, il fait chaud, les méchantes guêpes qui mordent se noient dans la confiture. Flora et Edward sont assis paisiblement à la table du petit déjeuner. Oui mais voilà : depuis des jours, un homme est posté au portail à l’arrière de la maison. Il est sensé être un vendeur d’allumettes mais ne vend rien. Sa présence obsède Edward. Lorsqu’il l’invite, l’homme ne prononce pas un mot. On ne sait pas qui c’est. Son silence par contre est idéal pour laisser libre cours à l’expression dans angoisses ou désirs les plus intimes chez le couple.
Je vais vous décevoir, je n’ai pas grand-chose à dire dessus. C’est intéressant, bien joué, sans vraiment plus. L’atmosphère de malaise vous prend momentanément à la gorge, mais voilà, c’est tout. Saluons tout de même Louis-do de Lencquesaing et Marie Vialle qui sont les Flora et Edward qu’il fallait. L’harmonie avec la mise en scène est là. Il n’en reste pas moins que c’est plaisant, mais pas extraordinaire.
La Mouette, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

J’aime beaucoup Manuel Lelièvre, dont le visage vous est peut-être familier, souvent cantonné à des seconds rôles qui ne lui vont pas forcément. Il est ici un Treplev très convaincant – même s’il a passé l’âge pour le rôle, cela s’en ressent.
Dans un décor enchanteur, les tensions amoureuses se nouent et se dénouent. C’est très intime, plein de douceur et de mélancolie. Du Tchekhov en somme. Mais du Tchekhov à la vie délicate, très intérieure. La mise en scène est fascinante : cela m’a fait l’impression d’une source, qui coule, limpide, mais que l’on ne peut attraper. C’est beau.
Fahrenheit 451, d’après Ray Bradbury, mise en scène de David Géry

Guy Montag est pompier. Dans la société où il vit, tout étant ignifugé, son rôle est de… brûler les livres. Car la population vit dans un abrutissement permanent, d’où il ne faut pas qu’elle sorte. Réfléchir serait trop risqué. Pourtant Montag, au contact de la jeune Clarisse, puis de Faber, ex-professeur, commence à être intrigué, à découvrir que d’autres relations sont possibles avec les proches, et que la lecture n’est peut-être pas si néfaste…
Ce spectacle est très intéressant. Globalement fidèle au texte, on peut cependant regretter qu’il tombe comme un soufflé : la course-poursuite haletante que nous promettait l’ambiance du début est écartée, et ne répond pas aux attentes du public. Une sorte d’arrière-goût d’inachevé. Aucun faux pas concernant la distribution. Excellent (est-il besoin de le dire ?) Simon Eine en Faber. Personnellement, j’ai bien aimé aussi Lucrèce Carmignac en Clarisse, très touchante. Surprenants effets pyrotechniques – je pense notamment au Limier : on ne le voit pas ; on voit ses flammes et c’est d’autant plus angoissant.
Le spectacle est très réussi bien que la fin ne tienne pas forcément les promesses du début. Aucune déception. C’est un travail de titan qui a été accompli ici, et un très bel hommage au feu Ray Bradbury.